accueil | menu | plan | inscription | rédaction

Monique n’avait pas menti : son mari semblait inamovible. Très abattu.

En superficie, leur nouvel appartement semblait d’une taille appréciable. Çà et là je reconnaissais quelques éléments de leur précédent logement : le porte-manteau en alu, le meuble bas auquel il manquait toujours une porte, et même le canapé en cuir brun.

Ce qui était nouveau, c’étaient les statues.

Il y en avait partout, certaines cassées. D’autres, la plupart, ne ressemblaient à rien. Dans ce monde en mouvement, une chose au moins n’avait pas changé : en matière de décoration, Bernard et Monique avaient toujours un goût de chiotte.

Je n’ai rien dit.

De part et d’autre du fauteuil dans lequel était assis Bernard se dressaient deux colonnes dont le style hellénique aurait été à la hauteur d’un restaurant de très moyenne catégorie ou d’un coiffeur bisexuel. Avec Bernard au milieu, on était plus proche du roi Louis dans Le Livre de la jungle que d’une vierge du Parthénon.

Monique s’est approchée. Elle lui a secoué le bras, pour attirer son attention :

“Regarde qui est là : le commissaire Maigret. Il est venu nous rendre visite.”

Monique m’avait demandé de ne pas faire allusion au coup de fil qu’elle m’avait passé.

J’ai souri à Bernard comme on sourit à un grand malade.

Il m’a répondu comme on répond à son voisin :

“Commissaire. Tiens, je n’ai pas vu le temps passer, c’est déjà l’heure de la mousse ?”

J’ai longtemps soupçonné Simenon d’avoir choisi le nom de Maigret au hasard dans un annuaire qui traînait à sa portée. Pour ma tranquillité, ce jour-là, il aurait mieux fait de se casser un doigt. Je ne compte plus les gens qui m’ont donné du “commissaire”, les ignorants m’appelant parfois “inspecteur”. Même les gardiens de la prison de Forest, où j’avais séjourné quelques mois, y étaient allé de leur plaisanterie. Ce n’est pas tous les jours qu’ils peuvent se vanter d’avoir eu à surveiller un détenu aussi médiatique. Les gardiens sont des gens très ordinaires, plutôt simples.

Vers l’âge de 12 ans, sur la liste des principes qui allaient régir ma vie, juste en dessous de ma résolution de ne pas être aussi con que mon père, j’avais décidé de ne jamais lire un livre de Georges Simenon. Et j’ai tenu parole.

Dans mon nouveau quartier, très peu de gens m’appellent Maigret. Ils disent : “monsieur Robert”, ou “le Vieux”, ou ils ne m’appellent pas, tout simplement.

Bernard et Monique, c’était différent. Surtout Bernard, avec qui j’avais bu pas mal de coups. Ensemble, au gré de nos ivresses, nous avions imaginé mille moyens de se faire du pognon. C’était bien.

Nous sommes descendus à la Citadelle de Dinant.

En dépit de sa dépression, Bernard semblait avoir quelque chose derrière la tête.

Moi aussi.

À propos de cet article

Publié le mercredi 30 janvier 2008

Par
Pascale Fonteneau
Dans
Gare du Luxembourg de Pascale Fonteneau
Lu à
268 reprises


Participez!

Articles les plus lus dans cette rubrique

Derniers commentaires dans cette rubrique