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Le téléphone ne m’a pas réveillé tout de suite. La sonnerie s’est parfaitement intégrée au rêve que je faisais. Toujours le même : du soleil, beaucoup de soleil. Un hôtel très étoilé (mon hôtel), une piscine, un costume Armani, dix kilos de moins, un Beretta 9 mm et trois filles en bikini. Sur la lancée, persuadé qu’on me dérangeait pour une de ces affaires urgentes qui exaspèrent les patrons d’hôtel 5 étoiles, j’ai choisi un ton coupant qui allait bien avec ma fonction et j’ai demandé :

"Qu’est-ce que c’est ?

Salut Maigret, c’est Monique. Bernard et Monique, les voisins."

La chute a été d’une rare brutalité. Il m’a fallu ranger très rapidement les bikinis, la piscine, le costume et le Beretta 9 mm, je les ai poussés en vrac sous mon lit.

Enveloppé dans un drap qui n’était pas en soie, j’ai cherché mes cigarettes et tenté de découvrir ce que me voulait Monique. Au milieu du charabia qu’elle me déversait dans l’oreille, j’ai entendu qu’elle me disait que notre ancien quartier avait beaucoup changé, mais que Bernard était toujours gros et con.

Il y a des constantes auxquelles on ne s’habitue jamais.

Gare du Luxembourg

Pendant toutes les années où Monique et Bernard ont été mes voisins, je me suis demandé ce que cette belle fille pouvait faire avec un mec pareil. Par élimination, je m’étais résigné à penser que Bernard était un étalon de première. Je dois reconnaître qu’il ne s’en était jamais vanté, humilité rare chez les hommes qui boivent quatre bières au petit-déjeuner.

Depuis que j’avais quitté la rue Wiertz, jusqu’à ce lundi d’avril, je n’avais plus entendu parler de Bernard et Monique. Si quelqu’un m’avait demandé de leurs nouvelles, j’aurais été incapable d’en donner. Mais personne ne demandait des nouvelles de Bernard et de Monique.

Par honnêteté, il me faut convenir que les gens me demandent rarement des nouvelles.

Au téléphone, je ne comprenais pas ce que Monique me voulait. Mais je comprenais qu’elle me voulait quelque chose. Après dix ans, on ne téléphone pas sans raisons. Dans les brumes matinales, je n’en voyais qu’une : Bernard était mort et Monique cherchait quelqu’un pour l’accompagner au cimetière. Déjà je nous voyais, tous les deux, derrière le corbillard. Ça m’a fichu le cafard. Avant de lui répondre, je listai les excuses qui m’autoriseraient à refuser. Ce serait sans doute le travail. Les gens pauvres ont du respect pour ceux qui travaillent.

Pendant que je réfléchissais, Monique avait continué à parler. Avant d’intervenir dans la conversation, j’essayais de me concentrer : je ne me souvenais plus si elle m’avait annoncé que Bernard était mort. Avec prudence, je lui ai dit :

“Pour toi, cela n’a pas dû être facile.

"Bernard n’a pas changé. Avec lui ce n’est jamais facile.”

“J’ai noté qu’elle utilisait le présent. Bernard n’était donc pas mort. Pas encore.

Cela doit te sembler très loin, mais hier ils ont rasé la gare. Il reste juste la façade. Bernard l’a très mal supporté. Il déprime, j’ai peur qu’il fasse une connerie. Ce serait bien si tu pouvais venir.”

À propos de cet article

Publié le dimanche 20 janvier 2008

Par
Pascale Fonteneau
Dans
Gare du Luxembourg de Pascale Fonteneau
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Mots clés:
Arts Histoire du Quartier Léopold et européen de Bruxelles Gare du Luxembourg


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