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...........................Décompte : J - 203

Bizarrement, la non-existence du Belge se traduit, au cœur du XXe siècle, par l’invention d’un néologisme identitaire : la belgitude. Sorte de terrain vague, voire plus exactement de no man’s land… où chacun est invité à se reconnaître. Et qui confesse le terrible vide dans lequel se sent le Belge. C’est son côté poète, son penchant surréaliste : puisque nous n’avons rien, eh bien partageons ce rien. Et faisons-en un royaume. Ionesco et Cervantès n’auraient pas mieux dit !

Olivier Swenne

Belgitude ? Une hérésie, rétorquent des voix pleines d’exaspération. Et un contresens ! Dans une tribune libre parue le 8 janvier 2007 dans le journal Le Soir, Marc Quaghebeur [1] fait l’éloge du concept, qui « fait sortir de la mauvaise foi et du dénigrement de soi » et qui permet dans le champ littéraire « à de nombreux auteurs d’aujourd’hui de ne plus se poser la question de leur identité ». Quelques jours plus tard, Jules Gheude [2] lui répond sans mâcher ses mots : « La belgitude fait référence à la négritude, chère à Léopold Sédar Senghor ? Vaste blague. Car si la négritude a une réalité profonde, qui reconnaît une appartenance à la culture et à la langue française sans en aucun cas gommer son caractère africain, à quoi donc en comparaison se réduisent les particularités belges ? »

L’absurde contamine le langage des années 70. Conscients qu’il n’y a pas de Belges, mais bien des habitants vivant sur le sol de Belgique, un mouvement d’intellectuels belges lancent dans ces années-là le concept (non) identitaire de « belgitude », comme il y a celui de négritude. Façon de cultiver le paradoxe total, en disant dans la même phrase : oui, nous n’existons pas… mais c’est bien à cela qu’on nous reconnaît, et c’est donc en cela que tout compte fait nous existons !

La belgitude, cela ne vous fait pas un pays. D’autant que ce mot-là, paradoxe de plus, n’est utilisé et reconnu… que dans la partie francophone du pays. D’où la question, taquine mais point tout à fait sotte : parlera-t-on demain, à défaut de belgitude, de « wallonitude » ? François Perin [3], qui fut constitutionnaliste, homme politique et tenté par un rattachement de la Wallonie à la France, écrivait en 1989 : « On avait voulu, à grands coups d’exemples édifiants, de Rubens à Maeterlinck, nous fabriquer une “culture belge”. Va-t-on maintenant inventer une “culture wallonne” ? Si l’on s’en tient aux citations des grandes œuvres et des bons auteurs, c’est la déroute immédiate : André Grétry et César Franck sont de grands compositeurs français. Georges Simenon, Charles Plisnier, Henri Michaux, Alexis Curvers illustrent la littérature… française.
Félicien Rops fuit sa ville natale (Namur !) pour devenir l’ami des poètes maudits à… Paris ! Et Jacques Brel, Bruxellois issu d’une famille flamande francisée, échoue dans sa ville natale, et ne connaîtra un succès international que grâce à la scène de l’Olympia. »

[1Écrivain et poète belge.

[2Auteur de François Perin, écrits et mémoires, éd. Gerpinnes, 1998.

[3Cet orateur talentueux fut respectivement socialiste, nationaliste wallon et libéral.