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Je me souviens de la réaction des artistes et intellectuels belges, réunis dans le groupe Jeune Belgique. Qui, fatigués d’être visités, vampirisés et finalement vilipendés par les grands auteurs français (Hugo, Baudelaire, Dumas, Rimbaud, Verlaine…), déclarèrent avec Camille Lemonnier [1] : « Nous-mêmes ou périr ; l’ennemi, c’est Paris. »

Par Olivier Swenne

Je me souviens de la « bruxellisation » : néologisme infamant, dans les écoles d’architecture des quatre coins du monde, pour stigmatiser l’espèce de démence architecturale qui frappa la capitale belge dans les années 50 et 60. Au lendemain de l’Exposition universelle de 1958, Bruxelles se sent pousser des ailes. Qui plus est, l’Europe balbutiante lui fait les yeux doux, en considérant que cette ville hybride et multiculturelle ferait un joli quartier général pour le futur Marché commun. Bruxelles en perd la tête, et s’abandonne aux spéculations les plus folles et les plus anarchiques des promoteurs. Quelques années plus tard, la ville a perdu sa ligne claire. Et ressemble désormais à un grand brol, un bric-à-brac, une chambre en désordre.

Je me souviens. C’était en 1975. Le Tour de France était colonisé par un Belge. Eddy Merckx dominait de la tête et des épaules le monde de la petite reine. Les années Anquetil, cinq fois vainqueur du Tour [2] dans les années 60, n’étaient déjà plus que de la préhistoire, et à trente ans à peine rien ne semblait pouvoir se mettre sur la route de celui qu’on appelait alors le Cannibale, à qui on promettait déjà une sixième victoire. Cette domination outrageuse avait fini par lasser, et même par faire enrager la plupart des spectateurs français. Qui voyaient se profiler derrière l’ombre du grand Belge la résistance héroïque d’un valeureux Bourguignon. À la veille de la montée du Puy-de-Dôme, Bernard Thévenet semblait le seul à pouvoir encore contester la victoire cent fois annoncée de Merckx. Mais à dire vrai, personne n’y croyait sérieusement.

Puis, dans l’ascension christique du Puy-de-Dôme, tandis que le vélo de Merckx, en tête, se glissait au milieu de la cohue, on eut droit à cette scène herculéenne. La foule était compacte. Les cris fusaient. Les drapeaux volaient. Puis, s’extirpant du chaos, un homme surgit. Faisait face au champion, et lui balança du poing droit un direct dans le foie. Le champion tituba. Descendit un moment de son vélo. Chercha le coupable dans la foule. Puis, hagard, reprit la route de ce qui deviendra, dès cet instant, le commencement de son Golgotha. À la veille de l’agression, Merckx était un surhomme. Au lendemain, il n’était plus qu’un simple mortel, Terminator changé en Don Quichotte. Ou en albatros martyrisé..

Je me souviens très bien – j’avais neuf ans mais cette mémoire-là de l’enfance est infaillible – que ce coup de poing donné au champion, qu’un grand reporter de La Dépêche du Midi (René Mauries) compara lyriquement au martyre d’un héros de Malraux (de La Condition humaine, ou de L’Espoir), eut sur la population belge l’effet d’un violent électrochoc. Comme si une intuition funeste s’était subitement transformée en rumeur grandissante : nous étions en 1975, et soudain le ciel se chargeait de nuages, quelque chose annonçait la fin de l’âge d’or. Merckx était un animal blessé, qui ne se relèverait plus. Brel préparait son chant du cygne. Simenon n’écrivait pour ainsi dire plus. Hergé vivait sur son passé.

© 2007, Anabet éditions, 120 boulevard Malesherbes, 75017 Paris

[1Écrivain naturaliste belge (1844-1913).

[2En 1957 et de 1961 à 1964.

À propos de cet article

Publié le lundi 20 octobre 2008

Par
Ulysse
Dans
Le complexe belge - Petite psychanalyse d’un apatride - Nicolas Crousse
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Mots clés:
Politique belge Politique européenne Quartier Midi

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La couverture du pamphlet La couverture du pamphlet

Une photo de Pierre-Louis Vieil.

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