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Le complexe du grand brol

Le complexe belge - Nicolas Crousse - Extrait 14

...........................Décompte : J [1]- 154

Les Kafka du XXIe siècle habitent en Belgique : terre de tous les casse-tête politico-institutionnels.

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Illustration d’Olivier Swenne ©

La Belgique est un casse-tête. On croit la comprendre ? Elle vous échappe. On la simplifie à quelques certitudes ? Là voilà qui les contredit bientôt une à une. On la dit modeste, bon enfant, pleine d’humour. Elle s’accroche à ses trophées et, face aux blagues qui la brocardent de l’extérieur, elle peut se révéler en privé susceptible comme un pou. Si elle aime à étaler ses loufoqueries et sa perméabilité au ridicule, elle ne supporterait ni de près ni de loin que d’autres s’en chargent à sa place. Et surtout pas les Français.

Pas toujours évident, pour l’observateur extérieur, de la résumer. Pour preuve, ces nombreux journalistes étrangers installés en Belgique (Europe oblige). Et qui s’empêtrent souvent à décrypter la société belge.

Il faut bien avouer que le terrain est miné. Les pièges sont partout. Une fois sur deux, l’observateur français amené à parler des francophones de Belgique tombe dans le panneau. Et les appelle les Wallons. Qui parlent bien le français mais qui ne sont pas les seuls du pays.
Les Bruxellois (près d’un million de francophones) ne sont pas wallons. Comment dès lors, question piège, parler de ces francophones wallons et bruxellois ? Les institutions belges ont tranché… en renforçant l’ambiguïté ! Les Belges francophones appartiennent à la « Communauté française de Belgique ». Laquelle dénomination vaut également pour les citoyens de nationalité française qui vivent en Belgique. D’emblée, la complexité institutionnelle du pays, laisse entendre Anne Morelli, est indissociable du sentiment d’absurde : « Si les Flamands ont bien un mot pour se désigner (Vlamingen), les “autres” ont tant de difficultés à se définir qu’ils doivent procéder au contraire par périphrases pour parler d’eux sans exclure les francophones de Bruxelles. »

« Nulle part ailleurs, écrit le philosophe Jacques Sojcher [2], je ne me sentirais plus intensément étranger qu’ici. » Et notez que ce n’est pas une déclaration de guerre. Le Belge : apatride… et fier de l’être !

Il y a l’absurde littéraire et philosophique, qui a ses lettres de noblesse et qui constitue sans doute un ferment puissant pour l’imaginaire des artistes. Il y a aussi, lié mais nettement moins lyrique, l’absurde politico-institutionnel. La Belgique a beau être l’un des plus petits territoires du monde, c’est sans doute là qu’on y compte, proportionnellement parlant, le plus de ministres et de gouvernements au mètre carré. Comme s’il fallait compenser le sentiment d’étroitesse par une sorte d’obésité bureaucratique.

Les dix millions d’habitants sont ainsi gérés par six gouvernements : un fédéral (21 ministres et secrétaires d’État). Un régional flamand (10 ministres). Un régional wallon (9 ministres). Un régional bruxellois (8 ministres et secrétaires d’État). Un germanophone (4 ministres). Et enfin, cerise sur le gâteau, un gouvernement de la « Communauté française de Belgique » (6 ministres), regroupant les francophones wallons et bruxellois du pays.

Soit 58 ministres (très exactement, 49 ministres et 9 secrétaires d’État), sans compter les quelques centaines de ministres toujours en vie mais plus en activité ministérielle. Si l’on projette cette proportion de ministres aux frontières et à la densité de la Chine, on aurait quelque chose comme 5 000 ministres au gouvernement. Plus quelque 50 000 ministres retraités.

Régulièrement, ces différents gouvernements et ces armées de ministres sont amenés à se croiser et à tenter de travailler ensemble. Mais la question n’est pas simple, et les conflits d’intérêts sont permanents. Lors de la canicule de l’été 2003, qui a touché l’ensemble de l’Europe, une cellule de crise fut mise en place. Très vite, la question des responsabilités fut posée. Qui aura la charge du dossier ? Est-ce le ministre fédéral de la Santé, vu que de nombreuses personnes âgées sont prises de malaises ? Ou est-ce plutôt le ministre fédéral de l’Environnement ? Vu que des seuils de pollution à l’ozone ont été dépassés et qu’il faut prendre des mesures immédiates. Et si c’est l’environnement, le problème ne relèverait-il pas plutôt des ministres compétents en la matière, mais sur le plan régional : le ministre régional wallon de l’Environnement ? Son homologue flamand ? Et au fond, vu que la pollution est directement liée, en ce mois d’août torride, à l’usage de la voiture, est-ce qu’on ne se trompe pas de cible ? Et est-ce que ce ne sont pas les quatre ministres (régionaux et fédéraux) de la Mobilité qui sont en première ligne ? Un véritable casse-tête. Et le sentiment que ce dossier épineux (on ne soigne pas les victimes en 24 heures) est la patate chaude que l’on se refile de cabinet en cabinet. Avec à l’arrivée une impuissance collective d’autant plus grande qu’au sein de ces différents gouvernements ce sont souvent des majorités aux couleurs politiques opposées qui sont amenées à travailler ensemble. Si demain un écolo, un libéral et un socialiste s’assoient autour d’une table plurigouvernementale pour prendre des décisions politiques contre le réchauffement climatique de la planète, qui aura le dernier mot ? L’écolo, qui privilégie le facteur environnemental ? Le socialiste, qui lui préférera le facteur humain ? Ou le libéral, pour qui la santé de l’économie fait partie des fondamentaux et en dehors desquels on ne peut pas discuter ? Ce que l’on appelle communément le compromis à la belge, sorte de produit du terroir vanté bien au-delà des frontières du plat pays, a de sérieuses limites. Kafka y aurait retrouvé ses petits.

39.

[1élections européennes de juin 2009

[2La Belgique malgré tout, op. cit.

À propos de cet article

Publié le dimanche 11 janvier 2009

Par
Ulysse
Dans
Le complexe belge - Petite psychanalyse d’un apatride - Nicolas Crousse
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Mots clés:
Arts Politique belge Politique européenne Inter-Environnement