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Tu ne voleras point II

De Thésée à Ulysse : La morale néo-libérale ne fait pas l’affaire, ici et maintenant.

« On ne vole pas les individus d’une condition égale ou inférieure à la sienne » écrit Pascale Fonteneau (dans l’épisode 4, haletant, de son roman Gare du Luxembourg). Là-dessus, notre Ulysse s’emporte (cfr Fonteneau et les voleurs) et fait appel au Coran, à la Bible et à la Torah, rien de moins. « Tu ne voleras point » est en effet un des dix commandements transmis par Dieu à Moïse avec les Tables de la Loi dans le désert du Sinaï, et répété dans toutes les écritures sacrées. Mais les Bédouins éleveurs de moutons d’il y a 5000 ans, tous égaux devant la loi qu’ils s’étaient donnée, se différenciaient déjà des premiers citadins d’Ur et des habitants des premières cités entre l’Euphrate et le Tigre, hiérarchisées et inégalitaires. Les malentendus ont donc commencé avec les Tables de la Loi et persistent à ce jour.

Il est complexe d’organiser une société marchande. Le principe de l’égalité devant la loi nous vient certes des éleveurs de moutons des monts de Chaldée, Samarie, Judée, Ararat, et autres Ta’if, Nufud et Hadramaout. Grâce leur en soit éternellement rendue. Et l’aspect génial de l’Histoire, c’est que ce principe de l’état de droit s’est imposé au fil des histoires à tous les citadins du Moyen-Orient, d’Europe et des Indes, d’Afrique et des Amériques, néanmoins avec des adaptations propres à chacune de ces sociétés historiques. De l’eau a coulé sous tous les ponts de la planète. Le commandement concernant l’aspect sacré de la propriété a donc dû toujours être corrigé, ne fût-ce que pour établir l’égalité entre les hommes devant la loi, et leur permettre de conserver leur dignité. Les adaptations au fameux commandement « Tu ne voleras point » sont en effet obligées et nécessaires dans les sociétés citadines et marchandes. Déjà, l’état de nécessité oblige à cette correction du principe moral. Par exemple, des personnes et encore moins des enfants, ne peuvent être laissées à mourir de faim à côté d’un grenier à blé thésaurisé par un marchand, à des fins spéculatives.

Dans notre société, Proudhon édicte au début du 19e siècle que « La propriété, c’est le vol ». Ce précepte radicalement socialiste et collectiviste est rapidement nuancé par Karl Marx dans son analyse de la lutte des classes au 19e siècle. Par ailleurs et à juste titre, la morale populaire préfère Robin des Bois, ou Arsène Lupin, à Bill Gates, le monopoliste des logiciels, ou à l’oligarque Berezovski et son ami Eltsine, ou à Rockefeller, etc…

Ulysse a raté l’actualité bruxelloise de la première semaine de février, car la morale populaire a approuvé l’acte solitaire de l’homme révolté anonyme qui a escaladé la Bourse le 5 février. Il y a planté un calicot « Capitalism is (past) history ». L’ homme révolté s’appelle en réalité Jérôme Ollier et opère au nom du Forum Social Mondial qui s’oppose depuis 15 ans aux marchands et autres chargés d’affaires du Forum de Davos.

Le 5 février, Bruno Colmant, l’administrateur de la Bourse, a appelé la police pour cause d’atteinte à la propriété (le bâtiment de la Bourse - par ailleurs décoré d’une frise de chérubins industrieux, due à Rodin, à l’époque où il apprenait son métier de sculpteur avec Carrier-Belleuse dans le quartier Léopold). Bruno Colmant s’est par ailleurs répandu dans la presse pour dire combien la Bourse restait indispensable en 2008 aux petits et grands investisseurs, malgré les 5 milliards d’Euros de pertes spéculatives de la Société Générale, malgré la crise des subprimes qui oblige les contribuables européens et américains, via les banques centrales, à renflouer les banques et assurances, à hauteur de centaines de milliards…

Bref, pour faire l’histoire courte, le commandement de Moïse « Tu ne voleras point » doit en effet être interprété en 2008 selon la version écrite par Pascale Fonteneau « On ne vole pas les hommes de condition égale ou inférieure à la sienne ». Ceci est en effet une version actuelle possible (selon la situation), de l’interdit moral. D’ailleurs, Pascale Fonteneau ne serait-elle pas la fille d’un syndicaliste ? Toute l’action syndicale, et encore en 2008, repose sur le fait que la lutte des classes reste d’actualité dans nos sociétés urbaines et marchandes. Donc tel père, telle fille ? De toute manière, Arsène Lupin = Jérôme Ollier, homme anonyme de la Bourse le 5 février 2008.

Quant à Ulysse, qu’il tourne 7 fois son doigt sur le clavier de son ordinateur avant d’y balancer une morale néo-libérale. En 2008, de toute façon, nous ne sommes pas les Bédouins éleveurs de moutons d’il y a 5000 ans. Certes la morale à deux vitesses (si je suis riche et puissant, je peux voler), ce n’est pas nouveau. Les pauvres sont solidaires entre eux et ne volent pas ceux de leur condition sociale ou plus pauvres qu’eux. C’est toujours la morale de la classe ouvrière et de ceux qui n’ont pas adhéré au néo-libéralisme, à l’individualisme, ou au soi-disant caractère libérateur de mai 68.

En clair, ceci est la philosophie (morale), sous-jacente à toute la politique social-démocrate de progressivité de l’impôt et du prélèvement obligatoire en matière de sécurité sociale, et de redistribution au profit des classes les plus faibles. Néanmoins, chez nous, Napoléon a imposé un Code Civil dont les dispositions restent toujours favorables aux possédants. Mais ceci est une autre strate historique au sujet de laquelle il y a encore du travail juridique à opérer. Il est en cours, voir par exemple la législation de 1886 sur le renversement de la charge de la preuve au profit des victimes des accidents du travail. L’article 1383 du Code Civil de Napoléon a donc été corrigé, suite aux émeutes des corons de mineurs dans le Borinage et dans le Nord de la France. L’AQL elle-même a produit en 1988 une fameuse avancée en faveur des tiers victimes d’accidents de chantier à l’occasion des travaux de la SEL. Résultat : un chantier de 300.000 m² sans aucun mort ni blessé grave. Et ceci est une histoire toujours en train de s’écrire au quotidien dans le quartier Léopold et Européen de Bruxelles. voir à ce sujet les articles d’actualité dans la rubrique "Le pont, les ponts".

Thésée, homme de la Cité, et pas éleveur de moutons.

À propos de cet article

Publié le lundi 25 février 2008

Par
Thésée
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Mots clés:
Economie Gare du Luxembourg