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La langue au chat

Extrait 15 du Complexe Belge - Nicolas Crousse

...........................Décompte : J [1]- 147

Mal à l’aise avec le verbe, le Belge flirte avec le ridicule. Ou le transcende en trait d’esprit génial.

Illustration d'Olivier Swenne ©

À un Belge qui s’exprime aisément dans la langue de Molière, ce qui quand on y pense est relativement naturel vu que c’est la langue maternelle d’une petite moitié des habitants du pays, un Français aura tendance à faire remarquer, sous forme de compliment, que « en tout cas, vous parlez bien, pour un Belge ». Sous l’ère du roi Léopold II, voire de celle du petit reporter Tintin, c’est le genre de réflexion qu’un Belge aurait pu faire en s’adressant à un indigène du Congo : « Pour un homme de couleur, vous parlez bien, mon brave ! »

D’aucuns poussent parfois le zèle jusqu’à faire remarquer, l’âme en peine, « désolé, mais je ne parle pas le belge ». C’est que, entre le Belge et la langue, il en va comme entre le célèbre Marsupilami, créé par Franquin, et son interminable queue : souvent, elle lui joue des tours, à ses dépens, tel un serpent farceur ; souvent aussi, elle fait la fierté de la faune.

Parle-t-on le belge ? La question n’est point sotte. Y a-t-il, en somme, un dialecte commun aux deux communautés (trois, si l’on compte le village germanophone) du pays ? Il y a bien le vieil argot bruxellois, ce « joli monstre bicéphale » (dixit l’écrivain belge Jacques Cels) qui emprunte au flamand et au français, mais aussi à l’espagnol, à l’anglais ou à l’allemand ; un dialecte que l’on parle encore dans quelques bistrots des Marolles, le quartier populaire du vieux Bruxelles. Une langue savoureuse, odorante, pimentée. Une petite musique de fanfare, souvent chantée par Brel (« Les Bonbons », « Bruxelles »…), quelquefois appelée la « Marseillaise du Nord » et qui longtemps alla sans complexe, fière de son identité de terroir. Une petite bâtarde qui, à l’instar du « zinneke [1] », fait la nique à la belle langue, au « français tout scolaire, tout lessivé, repassé, tout amidonné comme le vêtement d’un gosse qui désormais devra s’abstenir d’aller faire des cabrioles dans la plaine de jeux » [2]. Mais cette mélodie populaire et un rien mythologique (à l’origine de la Belgique d’Ulenspiegel [3] et du vieux théâtre de marionnettes de Toone [4]) a fini par être victime des complexes du Belge, autant honteux qu’attendri par ce dialecte sanguin qui prêta si souvent à rire, de l’autre côté de la frontière. À l’image des dialectes ancestraux, l’argot bruxellois ne sera bientôt plus vivant que dans les livres d’histoire et musées folkloriques.

Reste alors, outre quelques patois wallons parlés de village en village, deux langues dominantes et officielles, le flamand et « le français de Belgique ». Qui sont à leurs grands frères (le néerlandais des Pays-Bas et le français de France) ce que le moucheron est au lion : des malformations génétiques. Des expressions souvent plus grossières. Et des mélodies artisanales, scandées à renfort d’accents provinciaux. En somme, résume l’historienne Anne Morelli [5], « le Belge francophone est plein de complexe face au langage du “grand frère” français ».

Entre le Belge et la langue, le paradoxe est donc spectaculaire. Parce que, non, on n’y parle pas cette langue commune à tous qui aurait pu être le « belge ». Parce que la langue commune à tous, avec l’évolution de la société, est en passe de devenir… l’anglais, langue du compromis à la belge ! Parce que, aussi, les frontières linguistiques telles que nous les connaissons aujourd’hui, et qui divisent le pays en deux (un sud francophone et latin, un nord néerlandophone et germanique), n’ont pas toujours existé. La situation est, historiquement, bien plus complexe. Du temps de ses arrière-grands-parents, le Belge parlait au sud le wallon, sur une terre marquée durant près de mille ans par l’empire germanique. Et c’est au nord du pays, dans cette Flandre qui se frotta longtemps aux influences espagnoles, que l’on trouvait le plus grand nombre de francophones. On prétend même que c’est à Gand qu’était alors parlé le meilleur français de Belgique. La Flandre s’étendait jusqu’à Lille et au nord de la France. Puis, le constat (un nord plus méditerranéen, un sud plus germanique) s’est inversé, et les langues ont suivi une autre évolution. Jusqu’à définir aujourd’hui une Flandre clairement tournée vers le monde germanique, ouverte sur la langue de Shakespeare et culturellement dominée par le modèle américain. Et affirmer que la Wallonie d’hier fait aujourd’hui partie, linguistiquement parlant, de la culture française. Pas étonnant, à cette lumière, que les Belges fabriquent une langue souvent métissée, brute, artisanale, pleine de néologismes (les « belgicismes ») qui fleurent bon le joyeux boxon. Et qui dénotent une relation toute particulière aux mots.

Il y a, d’un côté, ceux qui glissent et trébuchent sur les mots, prononcés indistinctement, avec « une articulation molle et un fléchissement de l’appareil vocal, qui se met au repos au lieu de tenir les sons [6] ».

Et puis il y a ceux, de l’autre, qui s’amusent du comique de ce ballet ampoulé, et font du verbe une aire de jeux. Quand Philippe Geluck donne la langue au Chat, celui-ci en fait une pelote de laine et de non-sens, qui se détricote à mesure qu’on la triture et la torture. Pas étonnant que les maîtres de l’absurde, Raymond Devos (le Français le plus belge de la Gaule) et Jean-Pierre Verheggen en tête (mais aussi Jean-Luc Fonck, le chanteur de Sttellla, le showman Claude Semal ou l’humoriste Bruno Coppens), soient en Belgique les rois de la langue : d’authentiques virtuoses de l’acrobatie verbale.

Mais le Marsupilami s’emmêle aussi souvent les pinceaux. Et la langue devient alors une spectaculaire peau de banane, sur laquelle le Belge glisse et perd l’équilibre. L’incident comique n’est alors jamais très loin. Il y a même, dans le plat pays, des spécialistes de la discipline. Quand il chante, Arno est un grand fauve de la scène. Dès qu’il arrête, et se met à parler, l’Harley Davidson se transforme en mobylette bégayante, et le comique est au rendez-vous. Philippe Busquin, ex-commissaire européen à la recherche scientifique et jusqu’il y a peu président du parti socialiste francophone belge, n’est aujourd’hui connu des internautes et téléspectateurs français que comme star (malgré lui) de redoutables bêtisiers de fins d’années, où il rappelle le débit malhabile d’un Darry Cowl. Jean-Claude Van Damme est américain dès qu’il distribue (peu bibliquement, certes) les pains, mais il suffit qu’il ouvre la bouche pour qu’on nous rappelle ses origines belges. Ses déclarations surprenantes, dont on ne sait trop si elles tiennent plus d’une candeur désarmante ou d’une forme d’inspiration poétique (« Si on enlevait l’air du ciel, tous les oiseaux tomberaient par terre »), font la joie de milliers de fans, qui se sont rués en 2003 sur le livre où sont compilées ses « créations ». [7] Défense de rire, bien sûr.

[1Chien perdu sans collier ni pedigree, et mascotte du vieux Bruxelles.

[2Jacques Cels, cité par Anne Morelli, dans Contacts de Culture, 1998, PUB.

[3Thyl Ulenspiegel, le héros picaresque et très don quichottesque créé par Charles De Coster (1827-1879).

[4Les marionnettes de Toone sont emblématiques de la culture bruxelloise de terroir.

[5Contacts de culture, op. cit.

[6Maurice Wilmotte, cité par Anne Morelli, in Contacts de culture, op. cit.

[7AWARE ! la compile intégrale des vraies perles de Jean-Claude Van Damme, de Nicolas Garreau ; Éditions 02 Publishing, 2003.

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Publié le dimanche 18 janvier 2009

Par
Ulysse
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Le complexe belge - Petite psychanalyse d’un apatride - Nicolas Crousse
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Arts Politique belge Politique européenne