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Dolci colline, triste lagune, territoire mon amour


Ce cliché est la dernière image saisie par Luigi Ghirri avant sa disparition inopinée. Sa femme l’a découverte après quelque temps sur le rouleau qui était resté dans l’appareil photographique. Il a été un grand photographe et subrepticement mon ami, ce texte lui est dédié. Il tente de faire le point sur le sentiment d’appartenance territoriale. Il se révèle à moi quand j’observe la vallée bruxelloise du Maelbeek, petite par la taille de son parcours, mais grande par les enjeux qui s’y déploient. Le très local et le très global s’y affrontent et s’y confrontent étonnamment et cet étonnement m’interroge, sans cesse.

Cité première

Stefano Maccarini est un ami d’adolescence, ce moment où se pose de manière concrète la question du devenir et la manière dont celui que j’imagine pour moi impliquera ou non celui des autres. Je retrouve régulièrement cet ami en Italie ou alors dans les endroits les plus incongrus comme sur le pont “Roi Baudouin” à l’entrée de Huy, petite ville wallonne qui m’a appris tellement sur mon “territoire implicite” qui est, vous l’aurez deviné, italienne.

—Sire, à partir de maintenant, je t’ai parlé de toutes les cités que je connais

— Il en reste une dont tu ne parles jamais. Marco Polo abaisse la tête

— Venise, dit le Khan

Marco sourit : Et de quoi d’autre pensais-tu que je te parlais

L’empereur ne se laissa pas démonter  : Cependant, je ne t’ai jamais entendu la nommer.

Et Polo : Chaque fois que je décris une cité, je dis quelque chose de Venise.

— Quand je t’interroge sur les autres cités, je veux t’entendre parler de celles-là. Et de Venise quand je t’interroge sur Venise.

— Pour distinguer les qualités des autres, je dois partir d’une première cité qui reste implicite. Pour moi c’est Venise.

Italo Calvino dans les “Cités invisibles”

Douces Collines et sortie d’autoroute

En retournant vers la plaine, pour retrouver la province de Reggio, au moment de traverser le torrent Enza qui fait la frontière, Stefano me disait que les collines de Reggio étaient plus douces que celles de Parme. Je lui ai répondu que les collines qui sont les nôtres sont toujours les plus douces. Les Collines de mon petit village me sont particulièrement douces, car elles sont les miennes depuis toujours. Vous l’aurez compris, Albinea est, sans aucun doute, « Plus mon petit Liré, que le mont Palatin », mon “territoire implicite”.

À l’inverse, l’inquiétude me saisit toujours en arrivant en voiture depuis Bruxelles. Si le nouveau pont qui enjambe l’autoroute au moment de la quitter exprime assez clairement l’idée d’une porte, les récents aménagements routiers réalisés à cet endroit pour rentrer chez/dans moi me plongent chaque fois dans la plus grande confusion. Si le rond-point permet de fluidifier le trafic, il me désoriente en perturbant la représentation que je me fais du territoire, même dans un paysage que je pensais si bien connaître. En le dépossédant d’abord et en le dirigeant ensuite, celui qui aménage l’espace peut fragiliser celui qui l’habite depuis toujours et ainsi l’assujettir.

Tristes Lagunes

Récemment, Stefano m’a invité à Venise, son “territoire implicite”. Embarqués sur son canot à moteur pour une promenade lagunaire, nous avons observé Venise de loin, ce paysage envoutant était probablement semblable à celui que pouvaient observer les Vénitiens de l’ancienne République.

Plus tard dans la soirée, j’ai appris que Venise perdait 1000 habitants par année depuis la fin de la dernière guerre mondiale avec une chute vertigineuse de la population depuis la fin de l’ancien régime. Les grandes maisons se revendent au prix fort par des groupes hôteliers et les appartements sont rachetés par de riches étrangers. Avec une telle pression foncière, même les gondoliers ne peuvent plus se loger dans leur ville !

Il m’est donc venu à l’esprit que lorsque nous regardions l’image embrumée et flottante de Venise, ce n’était plus une ville habitée ni par les gondoliers, ni même par les antiques familles vénitiennes que nous observions, mais un lieu de passage, certainement prestigieux, mais entièrement déshabité où seuls des clients mondialisés s’arrêtent sans s’attarder.

Territoire Mon Amour

Pourquoi mon petit pays installé si doucement aux pieds de la chaine des Apennins est depuis toujours mon “territoire implicite“ et pourquoi les bretelles d’autoroute me sont si déroutantes ? Je me suis fait la réflexion qu’en aimant un paysage avant tous les autres, je suis parvenu à en déceler les mécanismes intimes et c’est en m’appuyant sur cette connaissance particulière que je suis sans doute devenu capable de regarder le reste du monde, un monde aujourd’hui plus ouvert, mais aussi plus confus.

Cette confusion vient peut-être de notre capacité sans cesse plus puissante à transformer le paysage que nous habitons, détruisant de plus en plus brutalement l’image collective que nous nous en sommes faite en le construisant avec patience génération après génération. Notre attachement au paysage ce n’est pas seulement du romantisme vain, il s’agit aussi et surtout de notre capacité de comprendre le monde à travers lui. Lorsque nous détruisons cet héritage-là, nous détruisons presque certainement aussi une part importante de notre liberté.

La confusion du paysage est sans doute une des conséquences spatiales de la mondialisation. Face à ce phénomène de fragilisation sociale, la (re)consolidation des représentations collectives locales pourrait devenir un atout. Une population en capacité de se représenter le monde au travers du paysage qu’elle veut continuer à habiter résisterait mieux à la compétition globale qui envahit chaque jour davantage nos territoires implicites.

Maelbeek Mes Amours

Est-il possible et sans risque de réinvestir collectivement des territoires urbains denses, affaiblis par une marchandisation croissante de la ville y compris en ce qui concerne leurs ressources naturelles telles que l’eau ? Les projets envisagés dans la vallée du Maelbeek, en particulier lorsqu’ils abordent le développement historique de ce territoire, sont peut-être une manière de répondre aux aménagements incessants, envahissants et sources de confusion qu’impose l’avenir international de Bruxelles.

Notre vallée bruxelloise s’inscrit dans une histoire qui nous raconte aussi la douceur de vivre dans un territoire en même temps que la douceur de vivre ensemble. Les plaques d’égout, le fil bleu, le cadastre de l’eau, la belle meunière et les claires fontaines nous aideront peut-être à y voir plus clair, à mieux nous aimer, mais aussi à nous rendre plus perspicaces face aux discours un peu creux élaborés dans les salons de velours.

À propos de cet article

Publié le dimanche 9 septembre 2012

Par
Marco Schmitt
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Mots clés:
Galerie Réappropriation des territoires